mercredi 29 novembre 2006
LE TROISIEME HOMME

Un film de Carol Reed
Grande Bretagne – 1949 – 1h45
Scénario de Graham Greene & Alexander Korda
Sortie en France le 3 septembre 1949
Avec : Joseph Cotten (Holly Martins)
Orson Welles (Harry Lime)
Alida Valli (Anna Schmidt)
Trevor Howard (Calloway)
En 1949, un auteur américain, Holly Martins, arrive dans la Vienne de l'après-guerre pour faire un travail de propagande pour son vieil ami Harry Lime. Ce dernier prétend diriger un hôpital de bénévoles dans la ville. Puis son ami se tue dans un accident de la route. Lorsqu'il rencontre Calloway, chef de la police militaire britannique à Vienne, il apprend que Lime était en fait un racketteur.
Outre la mythique partition de Henry Love (le thème au sitar joué par Anton Karas) et le noir et blanc, contretype sublime du directeur de la photographie, Robert Karsker, « Le Troisième Homme » est resté gravé dans la complexe histoire du film noir. Film hétéroclite en soit, exploitant tout un cahier des charges du film de genre pour construire un scénario composite : policier (vêtements stéréotypés des personnages, mensonge), drame (lieux morbides, fréquentation des lieux publics en déclin), psychologie (personnages chargés de sentiments et d’émotion), humour noir (conception de la « chose » ambivalente qu’est la comédie populaire à l’époque). Niveau interprétation, Joseph Cotten est impérial et reste l’une des gueules les plus expressives de ces années-ci avec Humphrey Bogart. Le film reçut la Palme d’Or au festival de Cannes en 1951 et on comprend pourquoi les prix décernés à l’époque voulaient encore dire quelque chose ! Il y a cette force dans « Le Troisième Homme » qui réside dans la progression de l’intrigue, jusqu’à son paroxysme final sous la musique agréablement dirigé en deçà des images projetées devant nos yeux. Une sorte de toile archi détaillée de décors à la photogénie indéniable et à l’ambiance générale de la rue puis des intérieurs, tous esquissés de main de maître. Une continuité de l’action progressive en la quête de Holly Martins, toujours à bout de souffle, recherchant tant bien que mal une vérité et un espoir de trouver ce qu'il cherche et ce qui le suit. L'atmosphère un peu claustrophobe du film donne un ton délicieusement amer, loin des sauvageries françaises de l’époque ou de l’âge d’or d’Hollywood (John Huston, Michael Curtiz et Robert Siomack entre autres). Mais en se penchant bien sur le récit et en examinant de plus près les œuvres de Orson Welles (des années 40 à 60), on peut cependant rapprocher ce chef d’œuvre à un film français de l’époque. Pour ne pas le citer : Le Jour se lève de Marcel Carné où l’on ne peut difficilement percevoir le manque d’audace et la cruauté (la scène de la Grande Roue et la poursuite finale restent dans les mémoires et étourdissent en même temps qu’elles fascinent)… Un film sombre et magnifique, calligraphié par des mots pleins de poésie et des images "noires" bouleversantes (la mort douteuse de Lime, le jeu des ombres). A voir en version originale cependant pour se rendre compte de la diction impeccable du grand Joseph Cotten et de la supercherie d’Orson Welles, post mortem, réapparaissant tel un fantôme dans les égouts.
Sur un film de cet âge, on ne fait pas allusion au scénario (ici, en béton armé, se permettant quelques élans surréalistes) ou à la mise en scène (cadrages pointus : large focale, nombreux plans séquence, surimpressions des raccords), aujourd’hui qualificative pour juger un film et savoir s’il est bon ou non, recherché et plausible. En bon cinéphile comme nous le sommes tous, un film des années 40 s’apprécie avant tout pour les décors naturels en extérieurs (les égouts viennois, les bas fonds) ou finement détaillés dans les intérieurs (le théâtre). Une multitude de fourmillements planent sur la photographie, chaque module est une preuve ou un clin d’œil à l’œuvre antérieure d’un cinéaste. Pour Carol Reed, il s’agit de « Huit heures en sursis », réalisé en 1947, sorte de volet numéro 1 d’une saga du suspense psychologique confectionné avec les moyens du bord et qui allait donner toutes ses lettres de noblesse au « Troisième Homme ».
Sur un film en noir et blanc, qui plus est "film noir", appellation du cinéma américain d’après guerre donné en 1941 avec « Le Faucon Maltais » de John Huston et le cinéma de Billy Wilder (« Double Indemnity »), le cinéma du pauvre tout simplement titré, le jeu de lumière est important, les contrastes très profonds. Souvent à la lampe torche (pour les contre-jours), le noir et blanc donne l’impression d’être coloré avec cette alchimie par une teinte plus ou moins contrastée : le gris (balancement d’une demi-teinte évoluant au fil des minutes), et allant de l’éclairage de bureau à un lampadaire (la lumière artificielle), pour égailler tout soupçon et un objet témoin qui pourrait concrétiser une séquence soit de dialogues ou d’action montée (la lumière de la nuit : source naturelle), l’accident de Welles et sa réapparition spectrale. La lumière d’un film noir sert à plonger l’ambiance dans un tétanisant jeu de rôles et d’expressions de visage. Une pièce dissimulée importante que l’on ignore (un gros plan sur un visage, un insert). Pourtant cette fameuse pièce est là depuis le début mais la photographie produit cette alchimie du "mirage" et du trouble séquentielle (admirez alors…) Alchimie donc d’un montage ultra découpé et au diaphragme sensible (d’où une certaine profondeur de champ finement détaillée, rappelant brièvement « La Splendeur des Amberson » de Orson Welles).
Le cinéma italien étudiera de plus près cette maîtrise de la mise à scène frivole et souvent répétitive, typique du film noir, inédite cependant à l’époque. Pour « Le Troisième Homme » en revanche, il se passe vraiment quelque chose. En plus des champs/contrechamps en amorce, racontant tout avec la précision des décors et de la profondeur de champ d’une scène (thème repris par Melville pour la scène d'interrogatoire dans « Le Samouraï »), Carol Reed ne lésine pas sur les effets ambiants, allant trancher une scène d'un profond silence comateux. Le final de « L’éclipse » d’Antonioni s’abreuvera de cette découverte du cinéma de l’âge d’or : le silence et la psychologie de personnages en agonie face à cette découverte et à leur destin de caricature. Le plan séquence final est alors un modèle du genre.
Il y a tellement de choses encore à dire sur « Le Troisième Homme » et le film noir en général que je pourrais en rédiger un roman. On ne peut s’empêcher de revenir sur les racines du film noir pour parler d’un tel monument qui souleva une réputation bénie de non-dits puis d’amour du public. La guerre, pas totalement oublié, les cœurs noirs encore sous le choc de l’occupation firent un éloge à ce film magistral, encore influent à de nombreux cinéastes. Ce fut un énorme succès en France et outre-atlantique.
Je peux juste rajouter qu’il s’agit d’un des plus grands films de tous les temps, au même titre que le « Citizen Kane » de Orson Welles, qui lui n’était qu’une métaphore assez ambiguë sur un homme et sur le cinéma des origines aux années 40.
« Le Troisième Homme » est un film policier sur la vérité, la recherche, les retrouvailles, l’amour et la mort. Une poésie non superficielle sur une époque en déclin. Un des derniers films de la postérité couronné à juste titre. Un sommet aux confins du fantastique illuminé par la présence du grand Orson Welles.
J’ai l’impression que cette œuvre d’art est un modèle du genre à qui veut s’initier au drame parodique des plus grands films policiers de l’histoire… « Le Procès » réalisé par Orson Welles avec Anthony Perkins fut une résurrection quasi surréaliste grâce au sublime roman de Kafka !

Et pour toujours en savoir plus :
Film en noir et blanc
D’après le grand roman de Graham Greene : « The Third Man »
Tourné en 35mm 1.33 (format de projection)
Musiques de Henry Love & Anton Karas
Directeur de la photographie Robert Krasker (« Le Cid »)
Distribution Carlotta Films (France)
London Films Productions
Box office France
Nombre d’entrées en fin d’exploitation : 5 696 444
(sources CBO)
Ressortie dans les salles le 25 mai 2005
Oscar de la meilleur photographie (1951) pour Robert Krasker
Palme d’or au festival de Cannes (1949) du meilleur film
Grand Prix du Jury au festival de Cannes (1949)
BAFTA Awards : meilleur film (1950)
La cinémathèque du Shaman :
« La Dame de Shanghai » de Orson Welles ; « The Lusty Men » de Nicholas Ray ; « Le Grand Sommeil » de Howard Hawks ; « The Naked City » de Jules Dassin ; « Règlements de compte » de Fritz Lang ; « T-Men » d'Anthony Mann
-LE SHAMAN-
lundi 11 septembre 2006
L'homme a la camera

Réalisé par Dziga Vertov en 1929
Le film est a la fois un documentaire sur la vie en union sovietique, un documentaire sur le turnage de ce même film et une description du public visionnant ce même film.
Le montage du film est egalement dans un style documentaire puisqu'il arrive même de voir le cameraman qui met le film en boite, mais l'on ne voit que rarement le resultat de ce qu'il a filmé.
5excusez donc un peu ce résumé quelque peu chaotique mais trop en réveler est dommageable, et puis de toute façon au vu de la nature ovniesque de ce film en faire un résumé concret est impossible.
Deux mots : A voir. Franchement, cette série d'images à la fois réalistes et documentaires ainsi que, montées ensemble, surréalistes, fascine. Un témoignage ludique, par thême, de la vie de l'époque en Russie ( les années 20.) Je ne sais pas si l'on peut s'ennuyer, même si il s'agit d'un film particulier faisant la part belle au non respect total de la narration ( à vrai dire, il n'y en a presque pas) mais je pense que le style, dès le début, aura tôt fait d'éloigner les récalcitrants à ce genre de cinéma. A vivre au moins une fois, cette oeuvre, faite, comme l'annoncent des cartons ( les seuls) en début de bobine, pour toucher toutes les populations à travers le monde avec un language universel, passionne.

Une fois la surprise passée, on s'habitue au ton ( en cela je rapproche l'oeuvre du livre " L'Orange Mécanique") et il arrive qu'on puisse deviner la série d'effets de montage qui va suivre. Du montage, parlons en. Je n'ai jamais vu ( et cela n'existe probablement pas) un montage aussi "cut" dans un film de cette époque, tant les plans s'enchaînent à une vitesse et une logique aussi implacable. Je pense que seul les films pouvant rivaliser en ce terme sont récents. Une maîtrise à toute épreuve, hallucinante ( hallucinée) et visonnaire de ce côté là.
Ce qui attire également l'attention, c'est les cadrages, très riches et travaillés d'un angle où l'on serait toujours en mouvement avec les personnages, plus proches des hommes ( utilisation de la caméra sur un manège, en voiture - travelling...) Ou encore ces plans trompeurs et jubilatoires d'insensé une fois qu'on les a compris ( l'oeil de " l'homme à la caméra" à travers son objectif et le reflet de ses bras tournant la manivelle sur la vitre qui sont en fait ceux du caméraman) Précurseur à nouveau sur ce point.
Une vision du cinéma en avance sur sont temps et ce, pendant 1h de projection parfois éprouvante.
Unique, lyrique, GENERIQUE !
Une experience.
Malcolm X

jeudi 29 juin 2006
M Le MAUDIT

Réalisé par Fritz Lang
C'est en 1931 que Fritz Lang Réalise "M le maudit", inspiré de l'histoire vraie du tueur de Dusseldhorff, le film est avant tout un brillant pamphlet contre la montée du fascisme allemand que ce bon vieux Fritz vit arriver à douze milles kilomètres.
Tout le problème, lorsque l'on critique un film d’un tel âge, est de savoir ce qu'il en reste aujourd'hui, et dans le cas de "M le maudit" le moins que l'on puisse dire c'est qu'il n'a rien perdu de sa force.
En effet, "M le maudit" est un film essentiel dans l'histoire du cinéma, un film incontournable pour quiconque s'intéressant de prés ou de loin au septième art, car il s'agit là d'un brûlot ultra contestataire, un film abordant des sujet graves avec une telle force, une telle subversion qu'il fait pâlir encore aujourd'hui les bien pensants et les intellectuels de bazars qui s'évanouissent aussitôt que les mots "pédophiles" et "fascistes" sont prononcés. Car de pédophilie, il en est question dans le chef d'oeuvre de Fritz Lang (eeeeeeeeh oui, chef d'oeuvre le mot est lâché) autant que de fascisme, toute la puissance du film venant du fait que le réalisateur ne juge pas ses personnages, qu'il ne les montre pas comme des monstres, ils sont tous humains nous dit-il et ce qu'ils soient pédophiles ou fachos (je simplifie...mais c'est pour permettre à ceux qui n'auraient pas vus le film de suivre quand même) "QUOI !!!??? mais c'est scandaleux!!" entends-je au loin "les pédophiles et les fachos c'est pas des hommes, ce sont des monstres, on peut pas dire des trucs comme ça!!!" C'est en cela que ce film est particulièrement novateur, montrant une facette noire de l'homme sans pour autant nier l'humanité qui est en chacun de nous, car M, pédophile et assassin est un homme qui souffre de sa situation, il ne contrôle pas ses pulsions meurtrières, et il n'est d'ailleurs pas le seul, puisque les habitants du quartier des gangsters locaux décident de faire justice eux même en organisant un procès dans lequel ils le jugeront et c'est là au détour d'une scène absolument bouleversante que Lang dévoile l'essence de son film en nous décrivant M, un bourreau d'enfant, comme la victime d'une société qui ne veut pas de lui, une société qui n'essaie pas de le comprendre, une société qui préfère l'appeler monstre et qui au final l'a poussé à devenir ce qu'il est en le faisant vivre dans la honte et la peur, et c'est parce qu'il n'assume pas sa sexualité déviante (et qu'il faut bien évidemment condamner) que "M" commet des actes odieux, car si il avait pu se confier, s’il avait pu admettre son problème, sans être montré du doigt, sans être traité de monstre, alors peut être qu'il n'aurait jamais commis ces crimes. Il ne faut pas juger quelqu'un sans se rappeler que la part de "monstruosité" contenu en lui est finalement une part d'humanité contenu en chacun de nous, c'est, je pense, ce que nous dit Fritz Lang au travers de cette oeuvre magistrale, émouvante, forte et brillamment mise en scène (les mouvements de caméra ont 20 ans d'avances!!!) une oeuvre qui plus que jamais nous fait regarder en face nos démons et nous fait voir toute l'horreur et toute la beauté de l'homme.
-kitano jackson-





